lundi 16 octobre 2017

Le bâton percé, l’Islam et les Vikings


On pense souvent que les échanges culturels et économiques à travers de longues distances soient l’apanage de l’homme d’aujourd’hui. Mais la globalisation et la mondialisation n’ont pas attendu l’invention de l’internet et du téléphone portable ou l’émergence de Google et d’Amazon. Le « village global » est une expression des années 60, et deux études récentes montrent que les échanges à longue distance ont existé bien plus tôt, chez les chasseurs-cueilleurs qui vivaient vers le début de l’Holocène et chez les Vikings.
La revue en ligne Plos one[i] vient de publier les résultats d’une recherche interdisciplinaire sur un bâton percé trouvé en 2015 à Gołębiewo en Pologne. Les analyses, qui utilisent des méthodes des sciences naturelles et humaines, montrent que l’objet a très probablement été fabriqué en Carélie du finlandaise du Nord, soit à 1400km de Gołębiewo. Il aurait ensuite été transporté vers le sud en contournant la Mer Baltique par l’est ou l’ouest, c’est-à-dire par les pays Baltes ou la Norvège actuels. Les chercheurs de l’Université de Cracovie qui ont écrit l’article restent prudents sur les motivations et les pratiques qui ont rendu cet échange possible. Mais le contact indirect entre deux groupes vivant à 1400 km de distance est un fait scientifiquement prouvé.
Une autre découverte intéressante nous vient de l’exposition « Viking Couture » qui a lieu au Musée d’Enköping en Suède jusqu’au 4 février. La participation des Viking dans des échanges culturels et économique à vaste étendue géographique est bien connue. Mais un détail mise en valeur dans l’exposition nous amène peut-être à regarder la vieille histoire d’une nouvelle manière.
Annika Larsson, chercheuse en archéologie des textiles à l’Université d’Uppsala qui contribué à « Viking Couture », a démontré que certaines ornementations dans des habits en soie trouvés dans les tombes viking sont en fait des signes d’écriture kufi. Cette écriture a été développée dans la région de l’Iraq actuel vers la fin du VIIe siècle. Selon Larsson, les signes kufi trouvés dans les habits des Viking forment des mots, dont « Allah » et « Ali ». Fait important : les mots ont été inversés pour être lus de gauche à droite, ce qui montre une forme d’appropriation plus importante que la simple reproduction de formes visuelles sans contenu.[ii] Le lien entre l’Islam et les Viking aurait ainsi été plus profond qu’on ne le pense.
Les lieux communs sur le « Grand Nord » et ses « coins reculés » et sa « nature intacte » mènent facilement à une conception erronée qui où les pays nordiques apparaissent comme une région d’exception, préservée des tumultes du monde et imaginée en termes de différence et de rupture. Rien ne serait plus faux : le nord de l’Europe a toujours été connecté au reste du monde. Le bâton percé de Gołębiewo et les signes kufi des habits des Viking sont des cas particulièrement intéressants, mais point uniques. Ils nous rappellent cette idée fondamentale : la particularité des cultures et sociétés nordiques – que l’on ne saurait et ne voudrait nier – ne provient pas d’une origine monolithique et autonome, mais d’un processus d’échange, d’appropriation et de construction où le « propre » a toujours été mélangé à l’« étranger ».

Harri Veivo
L’auteur est professeur au Département d’études nordiques de l’Université de Caen Normandie.




[i] http://journals.plos.org/plosone/article?id=10.1371/journal.pone.0184560.
[ii] http://www.uu.se/nyheter-press/nyheter/artikel/?id=9362&area=2%2C6%2C10%2C16%2C42&typ=artikel&lang=sv

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