mardi 15 novembre 2016

De l’assassin au héros, du bourreau à la victime, évolution de Lalli, personnage célèbre de la tradition populaire finlandaise.



« Köyliön Järven Jäällä», (« Sur la glace du lac de Köyliö »), est une chanson du groupe de metal finlandais Moonsorrow sortie en 2001 sur l’album Suden Uni (Le Rêve du Loup). Les paroles évoquent la légende du meurtre de saint Henri, le saint patron de la Finlande, commis par un paysan nommé Lalli. À travers sa réécriture de la légende, le groupe exprime son besoin de renouer avec la culture finnoise préchrétienne.


Le fait d’avoir choisi cette légende pour montrer l’attachement à cette période de l’histoire finnoise n’est pas anodin. En effet, la légende du meurtre de saint Henri nous est parvenue grâce à des textes religieux écrits à la fin du xiiie et au début du xive siècle et grâce à la transcription à la fin du xviie siècle d’une chanson populaire nommée « Piispa Henrikin Surmavirsi » ou « cantique de la mort de l’évêque Henri ». D’après ces deux types de sources, l’évêque d’Uppsala Henri aurait mené une croisade en Finlande au milieu du xiie siècle, aidé du roi suédois Éric Jedvardsson et de ses troupes. Après le départ du roi, Henri serait resté en Finlande afin de continuer son entreprise de christianisation des populations locales. C’est durant cette période qu’Henri aurait été tué de la main d’un paysan nommé Lalli.

Selon Tuomas M. S. Lehtonen qui a réalisé une présentation de ces deux types de sources en 2005[1], le mobile de ce meurtre change selon la source. Pour l’église, Lalli aurait tué l’évêque après avoir refusé la « réprimande » que celui-ci aurait voulu lui infliger afin de le laver d’un meurtre qu’il aurait commis. La chanson traditionnelle, quant à elle, raconte que la soif de vengeance meurtrière de Lalli, aurait été causée par le récit mensonger de sa femme, Kerttu, à propos  d’un vol de denrées commis par l’évêque. Dans les deux cas, Lalli décapite l’évêque, se coiffe de sa mitre et lui vole une bague qu’il met à son doigt. En arrivant chez lui, après avoir fanfaronné avec les affaires de sa victime, il n’aurait pas eu d’autre moyen d’enlever la mitre et la bague qu’en s’arrachant le cuir chevelu et le doigt. Les textes religieux y voient des miracles accomplis par la vengeance posthume de l’évêque, et donc une raison de le canoniser, tandis que la chanson explique cela par une manifestation de la colère de Dieu. 

Ces sources décrivent donc Lalli comme un personnage négatif qui a été puni pour avoir porté atteinte à un personnage de l’église. La chanson « Köyliön Järven Jäällä », se place en totale opposition quant au rôle joué par le paysan. La vision de ce personnage semble ici fortement inspirée par les représentations créées au xixe siècle, d’un valeureux héros défendant au prix de sa vie les Finnois et leur culture contre l’assujettissement politique et religieux venant de l’étranger[2]

Dans la chanson de Moonsorrow, Lalli n’est plus seulement présenté comme le héros défenseur d’un peuple et d’une croyance. Les paroles décrivent un homme suffisamment intelligent pour ne pas se laisser berner par les mensonges de l’église, mais également un défenseur des espaces naturels symboliques de la Finlande, à savoir les lacs et les forêts. Ainsi, le groupe insiste sur la dimension nationale de ce récit héroïque, tant du point de vue culturel que naturel et insuffle donc une dimension écologique au patrimoine national qu’il souhaite défendre. De plus, Lalli est ici représenté comme la victime d’une manipulation de l’Église. En effet, à la fin de la chanson, le groupe dénonce l’utilisation du fait d’armes d’un homme « loyal » et « honnête » pour élever un persécuteur, l’évêque Henri, au rang de saint et ainsi soumettre le peuple finnois à de nouvelles croyances. Le groupe propose donc une révision de ce fait connu en Finlande, en cherchant à se libérer de la vision biaisée par la religion.

Cependant l’expression et la mise en situation du message contenu dans les paroles de « Köyliön Järven Jäällä » soulève plusieurs paradoxes. Tout d’abord, le groupe accuse l’Église de détourner un fait afin de servir sa cause, alors qu’il utilise ce même procédé pour célébrer son héros. De plus, le groupe utilise des valeurs telles que la loyauté, l’honnêteté et le courage qui est évoqué de manière sous-entendue au début de la chanson, lorsque Lalli décide seul d’affronter l’émissaire de Dieu. Ces valeurs, comme l’explique Sini Kangas dans un travail sur la légende de la mort de saint Henri, sont celles notamment liées à la chanson de geste, qui est fortement influencée par la religion chrétienne.[3]  Le groupe adopte donc des valeurs liées à l’Église, afin de s’y opposer. 

Enfin, il est tout de même important de rappeler que les paroles de Moonsorrow font partie d’un travail artistique, bien qu’elles soutiennent une vision personnelle de l’histoire et de ses conséquences culturelles et politiques. Pour autant, nous pouvons aussi concevoir cette chanson comme une forme de prolongement de la tradition orale qui était fortement présente en Finlande jusqu’au xixe siècle. Le groupe contribue à ce « classique » de la tradition finlandaise en y ajoutant des éléments propres à son époque, comme la valorisation de la culture préchrétienne, fortement présente dans les textes issus du genre metal, notamment dans la zone géographique nordique.

Lise Vigier

L'auteure est doctorante à l'école doctorale 558 Histoire, Mémoire, Patrimoine, Langage / Université de Caen Normandie.


[1] Tuomas, M. S. Lehtonen, « Conquête et construction de l’histoire sacrée en Finlande », dans Mornet, Élisabeth, M. S. Lehtonen, Tuomas, (directeurs), Les élites nordiques de l'Europe occidentale (XIIe-XVe siècle) - Actes de la rencontre franco-nordique organisée à Paris, 9-10 juin 2005, Publications de la Sorbonne, Paris, 2007, p. 180 et 184.
[2] Ibid., p. 188.
[3] Sini, Kangas, « The Murder of  Saint Henry, Crusader Bishop of Finland », dans Mornet, Élisabeth, M. S. Lehtonen, Tuomas, (directeurs), Les élites nordiques de l'Europe occidentale (XIIe-XVe siècle) - Actes de la rencontre franco-nordique organisée à Paris, 9-10 juin 2005, Publications de la Sorbonne, Paris, 2007, p. 194.
 


 

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